Ces grandes oies des neiges, seraient-elles des maîtres du leadership partagé?

De magnifiques hordes d’oies blanches des neiges passent au dessus de nos villes et campagnes en ces belles journées d’automne. Se regroupant par milliers, elles dessinent au raz des cours d’eau des vagues déferlantes telle une marée haute, puis immédiatement basse que certains comparent à un ballet.

 

Ces oies sauvages parcourent entre 4,000 et 8,000 km deux fois par année: au printemps et à l’hiver. Ensemble, elles se dirigent vers la même destination: les états de la côte est américaine durant l’hiver et l’arctique canadien l’été pour aller nidifier. Elles constituent un sous-groupe unique au monde, dont Champlain, Jacques-Cartier et les Jésuites ont relaté l’existence dans leurs récits respectifs.

 

On les entend venir de loin avant même que nos yeux n’aperçoivent soudain leur formation en V. Ne tentez pas de les rattraper car elles peuvent atteindre jusqu’à 95 km/heure. Dans cette chronique de septembre, je vous invite à examiner les parallèles possibles entre les oies blanches et le leadership partagé !

 

Une première question se pose à l’observateur; pourquoi cette formation des oies en V ? Est-ce un instinct ou représente-t-elle un intérêt intrinsèque ?

 

En battant des ailes, les oiseaux exercent une poussée vers le haut et leur formation en V permettrait d’optimiser cette envolée en réduisant les facteurs de résistance, chacune se plaçant derrière l’autre. Cette formation augmente leur efficacité par rapport au vol d’une oie solitaire. Les premières oies dans cet alignement préservent ainsi l’énergie de celles qui sont derrière. Non seulement la formation en V réduit les efforts en battements d’ailles, mais elle permet également un vol plané.

 

En effet, selon les observations d’un chercheur, Henri Weimerkirsch, la grande oie des neiges peut planer durant 3 secondes dans une formation en V alors que la durée de ce vol plané en solitaire ne serait qu’une demi-seconde ! Si l’une d’elles venait à quitter la formation collective, elle éprouverait immédiatement un tel frein et aurait à déployer un tel effort pour parcourir une même distance, qu’elle aurait vite fait de revenir dans la formation.

 


L’oie de tête n’est pas toujours la même; on la relaie lorsqu’elle est fatiguée, pour qu’elle aille derrière ou pour qu’elle s’arrête au sol ou dans un marais le temps qu’elle se repose. Mais elle ne sera alors jamais seule; d’autres l’accompagneront le temps de la récupération avant de reprendre la suite du voyage tout comme cela se fait pour l’une ou l’autre d’entre elles qui éprouvent le besoin de se reposer.
 

Elles s’encouragent aussi à poursuivre prenant les envolées grâce aux cris qu’elles déploient durant leur périple. Leur voyage est donc marqué par des communications incessantes. Comme les oies voyagent de jour et de nuit, vous pourrez les entendre à n’importe quelle heure s’encourager sans cesse.

 

Qu’est-ce que l’observation des grandes oies des neiges peut nous enseigner en matière de leadership ?

 

    1. Le sens du voyage, de la mission est commun et partagé par les membres du groupe.

    La mission des oies au printemps est de nidifier dans les terres arctiques et à l’hiver, de ramener leurs oisillons dans des terres plus clémentes. La question est tout aussi cruciale dans l’exercice du leadership partagé, c’est-à-dire: «qu’est-ce que l’on cherche à accomplir ensemble, quel est le sens de ce périple commun et pour lequel nous serions prêts à donner le maximum d’efforts ?» Sans un sens commun fort, il n’y a que des voyages solitaires qui démobilisent rapidement les uns et les autres.

     

    2.La valeur ajoutée de chacun des membres du groupe doit être claire, sinon évidente.

    Dans les envolées des oies blanches, la valeur collective se manifeste du fait de la réduction des battements d’ailes et de la durée plus longue des vols planés. Dans un groupe en leadership partagé, il importe que la vie collective soit garante de bénéfices que ce soit sous formes de plus de performance, d’innovations ou de plaisir à se retrouver ensemble. Sans ces bénéfices, le leadership partagé ou collectif ne peut durer, car chacun aura soin de trouver ailleurs sa propre zone de confort ou de performance. Bref, un groupe doit rapidement vivre un sentiment d’efficacité collective s’il souhaite poursuivre sa destinée ensemble. Le leader du groupe et ses collaborateurs auront donc soin de construire ce sentiment d’efficacité collective.

     

    3.Le relais entre les membres du groupe permet aux oiseaux de tête de se reposer et de prendre d’autres fonctions le temps du repos.

    Dans l’exercice du leadership, le leader ou le responsable en titre ne peut accomplir seul sa mission ni toutes les fonctions pour y arriver. Tantôt, il prendra seul la décision mais à d’autres moments, ce seront d’autres membres du groupe qui pourront aligner la prise de décisions en raison de leurs connaissances ou de leurs expériences. La co-construction d’une solution ou d’une innovation propre au leadership partagé doit prévaloir dans nos organisations du savoir de plus en plus marquées par la complexité.

     

    4.Les encouragements mutuels incitent tout le groupe à déployer les efforts et à ne pas abandonner malgré la fatigue et les conditions climatiques.

    Les encouragements entre les oies se manifestent différemment par les membres. Pour certaines, il s’agira tout simplement d’accompagner l’oie fatiguée. Pour d’autres, ce sont les cris qui encourageront le groupe; ou encore la recherche de la nourriture. Dans nos équipes, les encouragements se manifestent aussi de différentes façons et chacun a un rôle à jouer dans l’inclusion, le support de chacun aux moments opportuns.

     

    5.Les communications sont fréquentes et réelles entre les oies.

    Si l’on souhaite l’exercice du leadership par le plus grand nombre, l’on se doit de soigner la qualité de nos communications et de favoriser les contacts directs plutôt que les échanges courriels. Dans nos organisations, les communications sont certes fréquentes mais elles sont trop souvent virtuelles. Rappelons que la mobilisation collective du plus grand nombre par le levier du leadership partagé demande des compréhensions communes, claires et partagées. Celles-ci ne peuvent se construire à moins d’y mettre le temps nécessaire et des contacts véritables (ex. rencontres, téléphones) entre les membres d’une même équipe.

 
 

Conclusion.

Les grandes oies des neiges nous apprennent la solidarité sous toutes ses formes: relais entre les oies de tête, encouragements des unes et des autres et une mobilisation collective vers la destination commune. Leur leadership partagé est garant de l’incroyable performance qu’elles accomplissent deux fois par année.

 
 

Edith Luc

 

© Edith Luc. Tous droits réservés.


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